Portrait par Hervé
Baille
HUGO
Et le symboliste,
Et le décadent,
L'esthète ou l'artiste,
Celui qui résiste
À l'art précédent
Allez tous, mazette,
Boire à la santé
Du roi des poètes
Par lequel vous êtes,
Vous avez été...
Il est votre père,
Votre maître, et vous
N'y pouvez rien faire.
Il est l'atmosphère
Où vous vivez tous...
Accorde ta lyre
À ton gré, les vers
Que tu vas écrire,
Tu verras sourire
Le maître au travers.
Ce n'est point des prunes
Que de n'avoir qu'une
De ses qualités.
Raoul Ponchon - dessin par lui
même
Chanson Vineuse
- Hurrah!
voici l'automne,
- Le vin fume et bouillonne ;
- Déjà je déraisonne.
-
- Nous allons, mes amis
- Boire, hélas, j'en frémis
- Comme il n'est pas permis.
-
- Déjà je suis en proie
- A la plus belle joie
- Et mon cher nez rougeoie
-
- Buvons, mangeons, dansons.
- Amours, blonds échansons,
- Versez-nous des chansons
-
- Prenons ces forteresses :
- J'ai nommé nos maîtresses;
- Cà, dénouons leurs tresses;
-
- Et nous les coucherons
- Dans la vigne et mettrons
- Des rubis sur leurs fronts.
-
- - Danse, mon araignée!
- Ma bouche a l'air, baignée
- De vin, d'une saignée.
-
- Vin, tu porte conseil
- Je bois ton fils vermeil
- A ta santé, Soleil!
-
- A la vôtre, mignonne,
- Dont le nez vermillonne
- Et qui m'êtess i bonne!
-
- A la vôtre, messieurs!
- O vin délicieux
- De la cave des cieux,
-
- Va, cours, circules, coule
- En moi, ma tête roule
- Comme une simple boule.
-
- Le dieu! voici le dieu !
- Je n'en puis plus : heuh! heuh!
- Buvons encore un peu.
-
- Je suis un pauvre ivrogne ;
- Ce dernier coup, ma trogne,
- Sera pour la Pologne !
-
- Et puis ce post-scriptum
- pour mon nez, géranium
- Digne d'un muséum.
-
- Tu me peins les cieux roses,
- Comme des roses roses,
- Vin rose qui m'arroses.
-
- Je ne distingues plus
- Jésus-Christ de Bacchus,
- La Vierge de Vénus,
-
- Le jour de la nuit, l'une
- De l'autre blonde et brune,
- Et mon cul de la Lune !
-
|
Quand le gigot paraît au milieu de la table,
Fleurant l'ail, et couché sur un lit respectable
De joyeux haricots,
L'on se sent beaucoup mieux, un charme vous pénètre,
Tout un chacun voyant son appétit renaître,
Aiguise ses chicots.
On avait bien mangé
mille riens-d'oeuvre et autre
Mais... quel sera le rôt? ...songeait le bon apôtre
De convive anxieux.
Bravo! c'est un gigot! Une servante brave
Vient d'entrer, dans ses bras portant, robuste et grave,
Ce fardeau précieux.
Alors, l'amphitryon, le père
de famille
Se demande, tandis que son oeil le fusille:
Sera-t-il cuit à point?
Il l'estn'en doutez pas, et chacun le proclame,
Dès qu'il a vu plonger une invincible lame
Dans son doré pourpoint.
Son sang de tous côtés
ruisselle en filets roses.
Sa chair est admirable, et ferait honte aux roses.
Le plus indifférent
Des convives, muet tout à l'heure et morose,
S'épanouit, du coup, débite mainte prose,
Devient même encombrant.
I1 ne faut bien souvent qu'une
soupe ratée,
Pour que, dès le début, soit la verve arrêtée
Chez les plus beaux esprits;
Le gigot vient, voici que la gaîté s'échappe.
On rit, on cause... l'un demande 1"oeil du pape"
Et l'autre, la "souris".
L'un voudrait du «saignant»,
l'autre du «cuit», problème
Qui n'est pas difficile à résoudre. Un troisième
Hésite entre les deux...
Le propre d'un gigot, cuit selon le principe,
Étant de satisfaire au goût de chaque type,
Serait-il hasardeux.
Quelquefois on cause Art,
Science, Politique.
La conversation prend un tour emphatique,
Qui n'est pas sans danger...
Arrive le gigot...adieu les grandes phrases!
Chacun à son voisin dit: assez... tu me rases!
Parlons donc de manger.
Vous êtes, ô gigot!
le plat de résistance,
Le morceau de haut goût, la viande d'importance,
Sur quoi rien ne prévaut.
Une côte de boeuf n'est pas pour me déplaire,
Tout de même c'est encor vous que je préfère,
Et je le dis bien haut.
Votre chair est savante. En
la verte prairie,
Vous ne deviez brouter que des fleurs, je parie,
Dédaigneux des chiendents;
Vous êtes tendres plus qu'une jeune épousée,
Gigots d'agneaux! argile idéale, et rosce
Qui fondez sous nos dents.
Lorsque vous gambadiez aux
profondes vallées,
Sur les montagnes ou dans les plaines salées,
Ignorant les bouchers,
Vous étiez des «Jésus», que la grâce
décore;
Mais vous êtes bien plus attendrissants encore
Sur des «fayots» couchés.
Aussi, vous mange-t-on par
pure gourmandise,
Et machinalement, comme une friandise,
Sans mesure, sans fin,
Car, ainsi que l'a dit un docteur en Sorbonne:
Vit-on jamais gigot faire mal à personne?
I1 se mange sans faim.
|
Le Protocole du Vatican veut que le Pape prenne ses
repas tout seul.
Manger seul! Quelle horreur!
Prendre sa nourriture
Sans avoir devant soi la moindre
créature,
Sous prétexte que c'est l'usage au Vatican!
L'usage... mais l'usage à la mode de quand?
Ce n'est pas, sapristi! la peine d'être pape,
Si l' on ne peut donner à l'usage une tape.
L'usage n'était pas d'ailleurs pour Borgia,
Car ce n'est pas tout seul que ce birbe orgia.
Voire sans remonter aussi haut dans l'Histoire,
Pio Nono meublait-il seul son réfectoire?
Allons donc! Si cet us a sévi dans les temps,
Il fut assurément des plus intermittents.
J'admets qu'on aille seul
aux cabinets d'aisance,
Que l'on fasse tout seul des heures de potence,
Que l'on commette un crime... une bonne action...
Tout seul. Mais manger seul, quelle aberration!
Voilà qui me renverse et qui me déconcerte.
Encore s'il était seul dans une île déserte!...
Mais non. Il a parents, amis et familiers.
Les gens du Vatican se comptent par milliers.
Qu'il n'éprouve pour eux que des ardeurs peu vives,
Ce n'en est pas moins là de tout trouvés convives.
Manger seul-voyez-vous-me
semble aussi pervers que d'aller voir tout seul les feuilles
à l'envers.
Puis, quand on mange seul, sait-on ce que l'on mange?
Si c'est de l'ambroisie ou
quelque affreux mélange!
Que dis-je? Mange-t-on? On bouffe, on se nourrit...
Le corps peut y trouver son compte, non l'esprit.
On me dit que ce pape a l'estomac en loque,
Et qu'il fait son repas de deux oeufs à la coque.
C'est possible, après tout.
Je n'en veux discuter.
Mais il pourrait toujours des amis inviter.
Leur dire: "Mes enfants, sans appétit moi-même,
Je ne vous contrains pas à faire le carême..."
Mangez, buvez, voilà des poulets, des gigots...
Tapez éperdument dessus ces haricots.
Et puis, voici du vin qu'il faut mettre à l'étude;
Il fut trente-cinq ans captif comme Latude.
Rien ne vous donne faim comme de voir manger.
Enfin... n'est-ce donc rien, le plaisir d'héberger?
De même, ce Léon, guetté par le conclave,
Boit également seul les bons vins de sa cave.
Il a là, devant lui,
deux verres, qui sait, trois?
Sans doute il fait sur eux le signe de la croix,
Ainsi qu'il ferait sur quelque rouge éminence,
Et dit, selon leur plus ou moins de contenance:
"L'un est pour mon Falerne,
et l'autre, mon Chianti,
Et le troisième pour mon LacrymaChristi."
Comme il est évident qu'il en boit peu de chaque,
Pourquoi n'en faire pas profiter Pierre ou Jacque?
J'y pense tout à coup: Ce pontife absolu
Ne connaît pas son texte ou bien il l'a mal lu.
Le Seigneur n'a-t-il pas prescrit
à ses apôtres:
Messieurs, vous mangerez les uns avec les autres.
Vae Soli! Malheur à celui qui mange seul;
Il vaudrait mieux pour lui qu'il fût dans un linceul.
Voilà ce qu'il a dit, le Seigneur. C'est notoire.
Ce qui prouve, de sorte aiguë et péremptoire,
Et dussiez-vous trouver mon propos hasardeux,
Que pour manger tout seul, il faut être au moins deux.
|